La plaie du commentaire vengeur

Ce n’est sans doute pas une sinécure de se farcir les injonctions indélicates de ses sponsors. Mais que dire de la « délicatesse ambiante » qui règnerait si des sites comme Rue89 tombaient sous la férule de leurs commentateurs ?

Combien à voler au secours ce jour-là d’une équipe éditoriale déjà placée en position inconfortable par son propriétaire financier ? Combien à soutenir le support où la plupart passent leur vie pour y lâcher leurs doctes sentences ?

Les censeurs du fil des commentaires – car c’est bien ainsi qu’ils se comportèrent, comme des censeurs – ont pourtant raison. Rue89, comme tous les sites participatifs, a une grande faiblesse : ses forums de commentaires.

Oui, oui, je sais, il est de bon ton de clamer que ceux-là sont enrichissants, qu’ils sont une manifestation de la liberté d’expression, que sans eux le média ne serait rien. Mais vous en connaissez beaucoup, vous, des forums participatifs qui soient un tantinet passionnants et enrichissants ?

Vous pouvez m’en citer un qui n’ait pas fini par sombrer en une foire d’empoigne où les plus gueulards se sont arrogés pignon sur Rue ? Qui n’ait pas réussi par faire fuir nombre d’intervenants historiques lassés par les déluges d’imprécations ?

 

Suite au départ de Rue89 du Spiil, les lecteurs du pure player se sont, semble-t-il, déchaînés sur le site, accusant P. Haski et le site de tous les maux.
Le Yéti, écoeuré, fait part de sa déception et propose une analyse que je trouve fort intéressante (extrait cité ci-dessus).

Souvent, dans les commentaires, ça tourne en rond. C’est vengeur, définitif et impératif. C’est un écosystème fermé qui se regarde le nombril et se cherche des poux. Un royaume avec son Roi, sa Reine – quand Elle est admise – et son Bouffon. Il y a même l’arrière-garde.

Parfois, c’est juste con. Très con. Parce que dans les commentaires, on se lâche. Qu’est-ce qu’on risque au fond ? Et distiller un peu de venin, ça fait toujours du bien. Ca permet de relâcher la pression du quotidien.

Et puis de temps en temps, c’est intelligent. C’est fin et réfléchi. Ca vous apprend quelque-chose et ça appelle à la discussion voire même à la joute intellectuelle. C’est rare mais ça arrive.

La veilleuse que je suis a sans doute lu des dizaines de milliers de commentaires depuis le début de sa carrière. Entre veilleurs d’opinion, on est tous d’accord : il y a un moment où on n’arrive plus à les lire, ces satanés commentaires. Quand on connaît bien notre sujet, on sait par avance ce qui va être dit et par qui. Un peu comme les modérateurs et les CM qui connaissent sur le bout des doigts les communautés qu’ils couvent.
De temps en temps, on désespère. Parce que sur certains sujets, on voit la bêtise déferler comme la misère sur le pauvre monde. Les stéréotypes existent, je les ai rencontrés.

Mais on continue à lire. Parce que c’est notre boulot mais aussi parce que c’est un intérêt réel qui nous anime : comprendre qui dit quoi, pourquoi et comment. On examine les « tendances » comme on dit. Un terme si bien récupéré par le marketing qu’il en devient galvaudé. On scrute les arguments majeurs et les Petits Poucets, ces mineures qui nous redonnent confiance en l’espèce humaine.

Parce qu’avec la désespérance vient la défiance. A force de lire des commentaires plus crétins, méchants et stéréotypés les uns que les autres, comment faire autrement ?

On se rappelle alors que le fil de commentaires, le forum, le hashtag Twitter ne sont finalement que la transposition du mouvement de foule à une échelle spécifique. Les cons sont nombreux – ne sommes-nous pas toujours le con de quelqu’un, disait je-ne-sais-plus-qui – donc davantage visibles.
Mais il n’y a pas qu’eux.

Et c’est là que ça devient intéressant. Qu’on soit veilleur, lecteur ou participant.

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